Le racisme voilé chez les jeunes Canadiens

Daniel Guérin
Centre d'analyse des politiques publiques
Université Laval
Réjean Pelletier
Département de sciences politiques
Université Laval

Une publication de

La fondation canadienne des relations raciales
Mars, 2003

Only available in French

 

RÉSUMÉ


Depuis une vingtaine d'années, plusieurs chercheurs ont émis l'hypothèse que les systèmes de pensée sur lesquels reposent les attitudes et les comportements racistes ont connu des transformations significatives. Certes, les attitudes et comportements discriminatoires, que ce soit dans les relations privées ou dans l'espace public sont encore très présents dans les sociétés occidentales, incluant le Canada. Mais selon le nouveau courant de recherche, les discours idéologiques, les attitudes et les comportements racistes qu'ils justifient ont dû s'adapter au nouveau cadre socio-juridique des sociétés occidentales. Étant considérés de plus en plus comme un courant 'déviant' dans une société juridiquement et officiellement antiraciste, les manifestations individuelles et sociales du racisme traditionnel (i.e. reposant sur des prémisses d'inégalité biologique) ont été peu à peu remplacées par des expressions plus subtiles ou voilées, certains diraient plus sournoises, du phénomène raciste.

Un certain nombre de travaux scientifiques ont soulevé la question de la transformation du racisme en tant que système idéologique dans un certain nombre de démocraties libérales. De façon générale, ces travaux ont cherché à mieux comprendre l'impact de la généralisation de la norme antiraciste sur l'idéologie, les discours et les attitudes raciales des populations nord-européennes et nord-américaines. Un constat quasi-unanime découlant de ces recherches est que le cadre idéologique à la base des attitudes et des comportements racistes a subi des changements importants dans les sociétés fortement industrialisées depuis quelques décennies. Ces formes renouvelées du racisme ont été identifiées sous diverses appellations: néo-racisme, racisme symbolique, racisme subtil ou voilé, racisme démocratique ou racisme du laissez-faire pour n'en nommer que quelques-unes.

Malgré certaines différences conceptuelles, ces nouvelles manifestations du phénomène raciste partagent un élément commun: elles ne font plus appel à une hiérarchisation biologique des races pour justifier le discours et les pratiques racistes, mais plutôt aux notions d'irréductibilité et d'incompatibilité de certaines caractéristiques culturelles, linguistiques, nationales, religieuses ou ethniques pour fonder les nouveaux discours de racialisation sur lesquels elles prennent appui. On peut penser que ces attitudes sont à l'origine des formes de discrimination sévissant à l'encontre de certaines minorités au Canada et qui sont également qualifiées de voilées par certains chercheurs .  


Objectifs et principales conclusions

La présente étude porte sur le racisme voilé en tant que forme de racisme en émergence dans le contexte des démocraties libérales. Elle vise à tester la validité et la fidélité des échelles de mesure du racisme voilé chez une population de jeunes Canadiens et Canadiennes et à déterminer à l'aide de la technique de l'analyse factorielle confirmatoire si le racisme voilé peut être mesuré en tant que construit distinct du racisme flagrant dans le contexte canadien.

De façon plus précise, ses objectifs sont de:


1.    Tester la validité et la fidélité des échelles de mesure du racisme voilé chez une population de jeunes Canadiens et Canadiennes;

2.    Déterminer à l'aide du modèle factoriel (technique d'analyse factorielle confirmatoire) si le racisme voilé peut être mesuré en tant que dimension distincte du racisme flagrant dans un échantillon d'étudiantes et étudiants canadiens;

3.    Estimer la prévalence des attitudes de racisme voilé chez les jeunes Canadiens et Canadiennes nés au Canada.

Méthodologie

Un échantillon d'étudiants et d'étudiantes universitaires de première année provenant de 11 universités de diverses régions du pays ont été interrogés par questionnaire. Les universités canadiennes ayant participé à l'étude sont: Université d'Ottawa (Ontario), Université de Waterloo (Ontario), Université de Toronto (Ontario), Université Wilfrid-Laurier (Ontario), Université McMaster (Ontario), Université du Nouveau-Brunswick (Nouveau-Brunswick), Université Simon-Fraser (Colombie-Britannique), Université de Régina (Saskatchewan), Université de Winnipeg (Manitoba), Université de Montréal (Québec), Université Laval (Québec).

Le questionnaire a été distribué auprès de 1001 étudiants fréquentant une université canadienne. Il contenait différentes batteries de questions se rapportant au racisme voilé et au racisme flagrant ainsi que diverses questions mesurant les attitudes envers les immigrants et les politiques d'immigration et les opinions envers un programme hypothétique d'affirmation positive dans le milieu universitaire.

Trois principales techniques d'analyse ont été utilisées dans le cadre de cette étude. Tout d'abord, nous avons procédé à une analyse factorielle de type confirmatoire (LISREL) afin de s'assurer que les items des questionnaires mesurent correctement des construits clairement distincts, soit le racisme flagrant et le racisme voilé. Cette analyse constitue l'un des objectifs fondamentaux de cette recherche, à savoir l'évaluation des instruments utilisés pour mesurer le racisme voilé.

Deuxièmement, nous avons procédé à un regroupement des répondants en fonction de leurs attitudes raciales de façon à classer les étudiants dans l'un des trois groupes suivants : racisme flagrant, racisme voilé, absence de racisme (égalitaires).

Enfin, nous avons utilisé la technique de régression multiple dans le but de déterminer l'influence respective du racisme flagrant et du racisme voilé sur une série de propositions touchant les politiques publiques à l'endroit des immigrants et des minorités.

Les principaux résultats de la recherche indiquent que la distinction entre racisme voilé et racisme flagrant est pertinente et utile tant aux plans conceptuel qu'empirique. Nos résultats ont montré que ces deux formes de racisme, tout en étant corrélées jusqu'à un certain point, n'en constituent pas moins deux construits théoriques distincts qu'il est possible de mesurer de façon valide dans une population d'étudiants et d'étudiantes canadiens. Nous avons observé que les attitudes de racisme voilé étaient assez répandues chez les étudiants et étudiantes universitaires. En effet, nos résultats tendent à indiquer qu'environ 40% des personnes de l'échantillon ont manifesté des attitudes que l'on peut assimiler à du racisme voilé. Par contre, les attitudes de racisme flagrant ne sont partagées que par seulement 5,7% des étudiants et étudiantes. La bonne nouvelle de cette recherche, c'est qu'environ 54% de l'ensemble des étudiants et étudiantes interviewés peuvent être considérés comme ayant des attitudes égalitaires envers les minorités. Ces résultats permettent de souligner le chemin parcouru par la lutte antiraciste au Canada et celui qui reste à faire, notamment pour surmonter le paradoxe de l'adhésion aux principes du multiculturalisme qui cohabite avec la persistance de l'implementation-gap dans la population canadienne.


Du nouveau racisme au racisme voilé

Au Royaume-Uni, Martin Barker fut l'un des premiers chercheurs à mettre l'emphase sur l'émergence de ce phénomène en montrant que le nouveau racisme empruntait un visage politique : le néo-conservatisme incarné par Margaret Thatcher et en particulier, le député conservateur Enoch Powell. Le contexte de leurs discours anti-étrangers est alors l'arrivée récente d'immigrants en provenance du New Commonwealth. Percevant l'installation de ces immigrants comme une menace aux valeurs communes et à la conscience nationale (national consciousness) du Royaume-Uni, Powell fait appel à la sauvegarde de l'héritage national -notre façon de vivre- pour défendre une politique stricte de limitation du nombre d'immigrants que la Grande-Bretagne devrait, selon lui, mettre de l'avant le plus rapidement possible.

Le discours de Powell permet d'illustrer plusieurs des caractéristiques du nouveau racisme. D'abord, elle met en évidence la croyance en l'existence d'un seuil au-delà duquel le nombre d'immigrants pourrait mettre en danger les valeurs nationales. C'est pourquoi la société britannique ne devrait pas accepter plus d'immigrants que ce qu'elle est en mesure d'assimiler, pensent les tenants de cette opinion.

Powell s'oppose aussi aux politiques visant à venir en aide aux " étrangers " qui seraient selon lui contraire au principe d'égalité de tous les citoyens, sans distinction d'aucune sorte. Dans une économie de marché, pense-t-il, il apparaît tout à fait normal que certains individus réussissent mieux que d'autres, et il n'appartient pas au gouvernement de changer cet état de fait, en particulier lorsqu'il s'agit des groupes ethno-culturels.

Cette première description du nouveau racisme allait connaître des échos importants dans plusieurs pays, tant en Europe occidentale avec le concept de racisme différentialiste (Taguieff) qu'aux États-Unis avec les concepts de racisme symbolique ou de racisme voilé.

Le point de départ de Pierre-André Taguieff est une réévaluation du discours antiraciste traditionnel puisque celui-ci ne serait plus adapté aux formes contemporaines du racisme. Taguieff suggère d'abord de considérer le racisme sous trois angles différents et complémentaires: le racisme-idéologie, le racisme-préjugé et le racisme comme comportement. Mais c'est le racisme en tant qu'idéologie qui est au cœur de son analyse sur les nouvelles formes de racisme. Il affirme que depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, une transformation s'est effectuée dans l'argumentaire raciste suite à la commotion causée par la découverte des camps de concentration. Le racisme fondé sur la hiérarchie des races est maintenant discrédité comme système de pensée. Nous savons maintenant qu'il n'y a aucun fondement scientifique à la division de l'Humanité en races, tout comme à l'idée d'une hiérarchie entre elles.

Or, le discours raciste va prendre acte de ce nouveau contexte en cherchant à développer un argumentaire s'appuyant sur des idéologies acceptables et valorisées dans les sociétés occidentales, comme la défense des identités culturelles et l'éloge de la différence interindividuelle et intercommunautaire. C'est ainsi que le nouveau racisme différentialiste se fonde sur le postulat de l'irréductibilité, de l'incomparabilité ou de l'absolue séparation des cultures (des "spécificités" ou des "identités" culturelles), des structures mentales, des mœurs, des traditions communautaires, bref des manières collectives différentielles d'être, de faire, de penser, de désirer.

Taguieff identifie quatre caractéristiques constitutives du néo-racisme contemporain. Il y a d'abord " le déplacement de la race vers la culture, et la substitution corrélative de l'identité culturelle 'authentique' à la pureté raciale". Le deuxième trait est " le déplacement de l'inégalité vers la différence". La peur du mélange prend la place du mépris pour les " inférieurs ". Le troisième trait du néo-racisme est l'utilisation de propositions en faveur de la diversité plutôt que contre celle-ci (hétérophilie plutôt qu'hétérophobie). Enfin, du point de vue discursif, le racisme contemporain est dit symbolique parce qu'il rejette les expressions et les représentations trop ouvertement racistes. Il s'exprime sous une forme plus discrète avec l'aide " du sous-entendu, de l'implicite, du connoté, du présupposé ".

Aux États-Unis, un phénomène similaire a été décrit sous l'appellation de racisme symbolique. On doit le concept de racisme symbolique à D. R. Kinder et D.O. Sears. Ces derniers y ont recours pour expliquer le paradoxe déjà évoqué : " widespread acceptance of the idea of racial equality mixed with continued resistance to change ".

Selon Kinder et Sanders, c'est dans le climat de violence et de désobéissance civile des années 60 pour l'égalité des droits civiques que le racisme symbolique serait apparu sur la scène politique américaine et dans la population de ce pays. Selon les mêmes auteurs, des politiciens comme Wallace, Nixon et Reagan ont contribué à légitimer cette nouvelle forme de discrimination en interprétant la violence, la pauvreté et les revendications des Noirs comme une dérogation de leur part aux valeurs morales américaines traditionnelles. Ils ont notamment utilisé ces arguments lors de leurs campagnes électorales pour mousser leur popularité dans l'électorat blanc et freiner les revendications des Noirs.

Tout comme dans les variantes européennes, le discours néo-raciste américain n'utilise plus l'argument de l'infériorité biologique, physique et intellectuelle, mais invoque plutôt une série de préjugés à saveur culturaliste: en se complaisant dans l'aide sociale ou en laissant leurs familles se décomposer, les Noirs piétinent par le fait même les valeurs culturelles et morales de la nation, à commencer par le travail et le sens de la responsabilité individuelle et de l'effort.

En somme, ces discours insistent sur des valeurs chères aux Américains, tout en soutenant que le gouvernement a été fort généreux envers les Noirs, que ceux-ci devaient travailler plus fort et qu'ils n'ont pas besoin de faveurs spéciales dans une société qui n'accorderait maintenant plus d'importance à la couleur de la peau. On retrouve ici les caractéristiques fondamentales du racisme symbolique, c'est-à-dire le fait d'invoquer des raisons ostensiblement non raciales pour empêcher la reconnaissance des problèmes de discrimination raciale et la mise en place de politiques visant à les éliminer.

D'autres chercheurs, Meertens et Pettigrew (1993, 1997), ont identifié pour leur part une nouvelle forme de racisme qu'ils appellent racisme subtil ou voilé. Ces auteurs ont identifié trois dimensions principales qui caractérisent le racisme voilé : la défense des valeurs traditionnelles, l'exagération des différences culturelles et le refus de sentiments positifs envers " l'autre ". Selon eux, le rejet des minorités pour des motifs ostensiblement non raciaux est l'élément clé qui relie ces trois facteurs. C'est suite à une série d'enquêtes nationales effectuées en 1988 dans quatre pays différents (France, Hollande, Grande-Bretagne et Allemagne) que ces chercheurs ont observé que les sociétés d'Europe occidentale avaient généré une norme générale à l'encontre du racisme flagrant et que les gens ayant certaines tendances racistes avaient développé en conséquence un mécanisme d'adaptation à cette nouvelle situation.

Meertens et Pettigrew ont construit des échelles permettant de mesurer le racisme flagrant et le racisme voilé. Leur échelle du racisme flagrant comporte deux dimensions, soit la dimension " menace-rejet " et la dimension " refus d'intimité ". Pour l'échelle de mesure du racisme voilé, les trois dimensions mesurées sont : " la défense des valeurs traditionnelles ", " l'exagération des différences culturelles " et le " refus des sentiments positifs "


Résultats

Nous avons utilisé les batteries de questions de Pettigrew et Meertens dans notre questionnaire sur les attitudes des étudiantes et étudiants canadiens à l'endroit des minorités. Ces batteries sont les instruments de mesure sur le racisme voilé et le racisme flagrant ayant connu la plus large utilisation dans une diversité de contextes nationaux. Suite à un pré-test, nous avons dû adapter ces batteries afin qu'elles puissent être utilisées en contexte canadien. Pour ce faire, nous avons ajouté à ces batteries certains items permettant d'améliorer la capacité discriminante de l'instrument mesurant divers aspects ou sous-dimensions importantes (par exemple une série de questions visant à mesurer la perception, chez les répondants, des différences culturelles entre le groupe majoritaire et les minorités ethnoculturelles).  

Leur échelle du racisme voilé, dans sa version originale, comprend dix items. Ces items permettent, selon les chercheurs, de mesurer trois sous-dimensions du racisme voilé : la défense des valeurs traditionnelles, l'exagération des différences culturelles et le refus des sentiments positifs à l'endroit des minorités. Selon Pettigrew et Meertens, les trois sous-dimensions forment une dimension unique parce qu'elles ont en commun une formulation ostensiblement non raciste d'attitudes racistes sous-jacentes.

À notre connaissance, cette batterie de questions n'avait jamais été testée jusqu'à ce jour dans le contexte canadien. Suite à certaines modifications somme toute mineures, nous pouvons qualifier de satisfaisantes les qualités psychométriques des batteries testées dans le contexte canadien.   

Les résultats de notre modèle factoriel confirmatoire sont sans équivoque : la distinction entre racisme voilé et racisme flagrant est pertinente et utile tant aux plans conceptuel qu'empirique. En effet, nos résultats ont montré que ces deux formes de racisme, tout en étant corrélées jusqu'à un certain point, n'en constituent pas moins deux construits théoriques distincts qu'il est possible de mesurer séparément et de façon valide dans une population d'étudiants et d'étudiantes canadiens.

En cela, nos résultats tendent à confirmer et à étendre, dans une population canadienne, les conclusions des travaux de Pettigrew et Meertens (1993) et de Sears et collaborateurs (1997) qui ont été obtenues en Europe et aux États-Unis. Aussi, les conclusions émises par les deux premiers auteurs au début des années 1990 se trouvent renforcées par la recherche présente.

Voici un aperçu des énoncés sur lesquels les répondants avaient à se prononcer:

Par exemple, les énoncés suivants portent sur la conformité aux valeurs traditionnelles:

1-    Les membres des minorités ethniques vivant ici ne devraient pas s'immiscer là où on ne veut pas d'eux.
2-    Beaucoup d'autres groupes sont venus au pays, ont surmonté les préjugés et ont réussi. Les membres des minorités ethniques devraient faire de même sans demander un traitement de faveur.
3-    C'est juste un problème de gens qui ne font pas assez d'efforts. Si les membres des minorités ethniques voulaient s'en donner la peine, ils feraient aussi bien que les nationaux.
4-    Les membres des minorités ethniques apprennent à leurs enfants des valeurs et des savoir-faire différents de ceux qui sont nécessaires pour réussir dans la société canadienne.

La dimension " exagération des différences culturelles " comportait aussi 4 énoncés :

Pour chacun des points ci-dessous, dites-nous si vous estimez les membres des minorités ethniques différents, assez différents, assez semblables, ou tout à fait semblables par :

1-    Les valeurs qu'ils enseignent à leurs enfants.
2-    Leurs croyances ou pratiques religieuses.
3-    Leurs valeurs ou leurs comportements sexuels.
4-    La langue qu'ils parlent.

Il ressort de nos résultats un paradoxe qui, sans être nouveau, apparaît de façon très nette dans cette étude réalisée auprès d'une population fortement éduquée ayant été socialisée dans un contexte de respect des valeurs de tolérance qui caractérisent l'héritage culturel du Canada. Or, ce paradoxe apparaît dans toute son acuité lorsque nous observons qu'environ 40% des étudiants interrogés adhèrent aux principes du multiculturalisme tout en manifestant d'autre part (bien qu'à des degrés divers) certains traits assimilables aux attitudes de racisme voilé.

Les résultats obtenus mettent donc en évidence un double constat: la norme antiraciste a été bien diffusée, elle est maintenant connue de tous et la plupart des gens conviennent de l'affirmer lorsqu'ils sont enjoints de le faire. Mais nos résultats montrent malheureusement que la norme antiraciste n'a été que partiellement acceptée et intériorisée par une partie importante de la population canadienne. Nous avons vérifié ce fait en examinant les opinions et, pour ainsi dire, les systèmes de pensée structurant les attitudes raciales d'un échantillon d'étudiants et d'étudiantes de niveau universitaire.

Ce constat apparaît incontournable à la lumière des conclusions de la présente recherche, qui concordent avec les résultats d'autres travaux sur différentes facettes du phénomène raciste au Canada réalisés dans le cadre du programme de la Fondation canadienne des relations raciales ou d'autres travaux de source indépendante. Même à l'intérieur d'une population fortement scolarisée comme celle de notre échantillon d'étudiants universitaires en sciences sociales, nous avons observé un niveau relativement élevé d'attitudes que l'on peut qualifier de racisme voilé ou subtil.

Ces résultats contribuent à renforcer l'idée que les programmes d'éducation multiculturelle devraient inclure une préoccupation spécifique pour les nouvelles manifestations du racisme telles que mises en lumière dans le cadre de la présente recherche.

Nous avons effectivement observé que l'insistance sur les différences culturelles, entre autres, constitue une dimension importante du racisme voilé, et que cette attitude est présente chez une proportion significative de jeunes Canadiens et Canadiennes. Cette insistance peut prendre plusieurs formes, mais on retrouve souvent l'idée que plusieurs membres des minorités ethno-culturelles au Canada adhèrent à des valeurs qui freinent leur intégration à la société canadienne. Selon nos résultats, cette idée est partagée ou n'est pas rejetée par environ 61% (total des fortement en accord, quelque peu en accord, ni en accord, ni en désaccord) des étudiants de l'étude. Tout comme d'ailleurs l'idée que plusieurs personnes faisant partie des communautés ethno-culturelles ne veulent pas vraiment devenir membres à part entière de la société canadienne (question 5c), opinion qui est partagée par 60% des étudiants universitaires de notre enquête.

Les sondages réalisés dans la population canadienne permettent de penser que ces résultats reflètent assez bien l'opinion d'une majorité de jeunes dans la population canadienne. Par exemple, l'enquête post-élection réalisée dans le cadre du sondage sur l'élection fédérale de 1997 révèle que 61,8% des jeunes de 15 à 24 ans croient que trop d'immigrants récents ne veulent tout simplement pas s'intégrer à la société canadienne.

D'autres résultats de l'étude tendent à indiquer que le racisme voilé a un effet très important sur diverses opinions des répondants en matière de politiques relatives aux immigrants et à l'immigration. En effet, le racisme voilé a un impact significatif sur chacune des six propositions ayant été soumises aux répondants. Ces résultats tendent à indiquer que le racisme voilé représente une force sociale et politique importante lorsqu'on l'évalue du point de vue de son impact sur une série de propositions ayant des implications en termes de politiques publiques.

Ces résultats suggèrent que le racisme voilé est devenu un déterminant important de plusieurs positions politiques touchant la gestion des questions liées à l'immigration et aux minorités en général. Ces données renforcent l'idée selon laquelle le racisme flagrant est en déclin au plan social et que cette nouvelle forme de racisme que l'on qualifie de " voilé " est en voie d'acquérir une plus grande 'pertinence' politique dans la société canadienne, notamment chez les jeunes. Ces résultats rejoignent ceux d'autres chercheurs, aux Etats-Unis notamment, qui ont observé que le racisme symbolique (selon leur appellation) est le déterminant le plus important de l'opposition des Blancs aux politiques raciales visant à améliorer le sort des minorités ethniques. Ce résultat semble indiquer que l'opposition aux mesures gouvernementales favorisant les minorités est associée à un système cohérent d'attitudes et d'opinions que l'on peut assimiler à une forme de racisme subtil ou voilé.

En terminant, nous souhaiterions insister sur certaines limitations inhérentes à la méthodologie utilisée dans le cadre de la présente recherche. Bien que l'instrument de mesure employé ait permis de mesurer de façon valide et fidèle un certain nombre d'attitudes de racisme voilé dans la population estudiantine canadienne, il faut néanmoins faire remarquer qu'il s'agit d'un outil imparfait qui aurait l'avantage d'être utilisé de façon complémentaire avec d'autres approches d'enquête plus souples et plus aptes à favoriser l'approfondissement des dimensions investiguées, que ce soit les entrevues semi-dirigées ou même les focus groups, sans oublier les études recourant à différentes approches de nature qualitative. L'utilisation d'autres instruments de mesure se justifie également par l'importance (manifestée par nos propres résultats) du problème de sincérité posé par de telles études. De ce point de vue, il est possible toutefois que le questionnaire (mode de cueillette des données plus anonyme) ait aussi ses avantages dans un contexte de recherche aussi sensible que celui des attitudes raciales.

  • Last modified
    24/10/19