Canada 96/150: Ma visite à Auschwitz-Birkenau avec le Premier ministre Justin Trudeau

Par Nate Leipcigar

Le 10 juillet 2016, j’ai marché en compagnie du Premier ministre Justin Trudeau dans l’ancien camp de la mort nazi de Auschwitz-Birkenau, là où à 15 ans, j’ai dû affronter la mort pour la première, mais non pour la dernière fois.

Trois jours plus tôt, Eli Rubenstein, directeur canadien de l’événement March of the Living, me demandait si j’envisagerais d’accompagner le Premier ministre en Pologne. J’étais ravi – m’y rendre était une occasion unique, un privilège qui n’est pas donné à beaucoup de survivants de la Shoah.

Au cours des 26 dernières années, j’ai visité de nombreuses fois la Pologne, un pays libre et démocratique. Je me suis rendu au moins 30 fois à l’ancien camp de la mort nazi d’Auschwitz-Birkenau lors de l’événement March of the Living, et en d’autres occasions. Toutefois, cette visite était différente; non seulement y étais-je avec ma femme Bernice, ma fille Arla et ma petite-fille Jennifer, mais j’y étais avec Justin Trudeau le Premier ministre de notre merveilleux et bien-aimé Canada… Un pays où j’ai commencé une nouvelle vie, où j’ai fait mes études et réalisé une brillante carrière, et où ma femme et moi avons fondé une famille de trois filles, qui s’est agrandie de trois gendres exceptionnels et de neuf magnifiques et adorés petits enfants.

En 1935, l’Allemagne nazie déclarait tous les Juifs allemands Untermentchen (sous-homme), leur enlevait leur citoyenneté et leur retirait leurs droits fondamentaux. En 1939, l’Allemagne nazie envahissait la Pologne et faisait subir le même sort aux Juifs polonais, y compris à moi. En 1942, lors de la Conférence de Wannsee, j’étais condamné à mort du simple fait d’être né Juif. En 1943, j’étais envoyé à Auschwitz-Birkenau où j’étais destiné à mourir dans une chambre a gaz.

M. Trudeau m’a demandé comment j’avais réussi à survivre. Je lui ai répondu : « mon père m’a permis d’échapper aux dents de la mort en intervenant courageusement au dernier moment et en risquant sa propre vie. »

En 1943, mes chances de survie étaient pratiquement nulles. Je n’étais plus une personne aux yeux de mes persécuteurs; ils me regardaient et me traitaient comme un sous-homme. Ils m’avaient volé mon identité et mon nom; je n’étais plus qu’un numéro qu’ils pouvaient éliminer selon leur bon plaisir.

Ma vie était au plus bas.

Depuis ma première visite en cet endroit, 73 années plus tôt, beaucoup de choses avaient eu lieu. J’avais dû endurer sept camps de concentration, une marche de la mort et deux trains de la mort. J’avais survécu miraculeusement à plusieurs situations mortelles et événements horribles, même au typhus, mais la survie n’est pas un événement heureux comme certains peuvent le penser – c’est une victoire vide. Nous avions perdu tous ceux de notre famille que nous aimions, y compris ma mère et ma sœur. Certes, mon père et moi avions survécu, mais le monde tel que nous le connaissions n’existait plus et cela allait au-delà de notre compréhension. Nous étions libres de partir, mais n’avions nulle part où aller. Le seul frère survivant de mon père s’étant établi au Canada en 1912, nos seules pensées allaient vers lui et sa famille avec qui nous ne désirions que nous réunir. On nous a refusé deux fois l’accès au Canada, et ce n’est qu’en 1948, alors que la loi de l’« aucun, c’est encore trop » a finalement changé, que nous avons finalement été admis. J’ai fait part de cette information au Premier ministre lorsque nous parcourions à pied le kilomètre de la mort à Birkenau.

Au wagon de marchandise stationné sur les rails attenants, j’ai eu de la difficulté à retenir mes larmes. Je lui ai expliqué que c’était dans un tel wagon que nous avions été emmenés ici, ma famille et moi et que c’était la dernière fois où nous avions été réunis. Qu’on nous avait séparé les uns des autres sur ce type de rampe et qu’à ce moment je ne savais même pas que plus jamais je n’allais revoir ma mère ni ma sœur. Nous n’avions même pas eu le temps de nous dire au revoir.

À la chambre à gaz numéro trois, où je crois que ma chère maman Fagle Leah et ma sœur adorée Blima ont été assassinées, Rabbi Adam Scheier a entonné des prières en leur mémoire et en celle des 6 millions de victimes juives qui ont été assassinées par différents moyens. Je ne pouvais pas m’empêcher de penser à voix haute que si Israël avait existé en 1939, cela ne serait jamais arrivé.

J’ai dit à M. Trudeau à quel point je trouvais important d’être là en sa présence priant sur le site de cette extermination massive en compagnie de ma femme, de ma fille et de ma petite-fille et j’ai été ému aux larmes en récitant les prières pour les morts. J’ai vu que lui-même était ému et il a pleuré avec moi. Je crois que le Premier ministre est un être compatissant, chaleureux et sincère. J’ai été si sensible à sa réaction que, avec sa permission, j’ai placé mes mains sur sa tête et je lui ai donné la bénédiction sacerdotale, la plus ancienne bénédiction du judaïsme.

Bien sûr, j’aurais aimé parler avec lui de beaucoup d’autres choses et lui transmettre de nombreux autres messages.

Nous nous sommes entendus sur le fait que la haine et l’antisémitisme n’avaient pas disparu avec Auschwitz, qu’ils continuaient de se répandre et que, depuis la Shoah, beaucoup d’autres génocides avaient eu lieu et continuaient de survenir ! Que le Canada se devait de s’engager courageusement pour sauver les victimes des génocides actuels et en particulier toutes les victimes brutalement persécutées comme les chrétiens, les Yazidis et les Kurdes.

Je suis revenu de notre visite avec un espoir renouvelé. Je suis persuadé que notre Premier ministre comprend la menace existentielle que doit affronter Israël et le peuple juif devant la montée de la haine et de l’antisémitisme et qu’il est conscient du besoin d’affronter toutes les formes de préjugés et de haine.

Lorsque le Premier ministre et moi avons pleuré ensemble à Auschwitz-Birkenau, jamais je n’ai été plus reconnaissant envers mon pays d’adoption, jamais je n’ai été aussi fier d’être un citoyen de notre pays bien-aimé, le Canada. Ce fut l’un des moments les plus exaltants de ma vie.

 

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