Canada 95/150: Le secret de Jajo

Par James E Motluk

Il s’appelait Elias Motkaluk. C’était mon grand-père. Nous l’appelions Jajo, une version enfantine de Tato qui signifie « père » en ukrainien. Lorsque nous étions petits, Jajo nous régalait d’histoires de ses premières années au Canada. Il nous racontait comment il était arrivé de l’ouest de l’Ukraine en 1913, sans argent et ne parlant pas un mot d’anglais, comment il avait trouvé son premier travail de bûcheron au nord d’Ottawa, puis de cheminot et enfin de mineur dans les mines de minerai de fer près de Wawa. C’est en 1927 qu’il a rencontré ma baba. Elle venait d’arriver au Canada et ils se sont installés à Sault Ste. Marie où ils ont élevé trois enfants dont l’ainé était mon père.

Jajo a économisé, s’est acheté une maison, a envoyé ses enfants à l’école et s’est retiré à l’âge de 65 ans. Somme toute, il a vécu la vie d’un Canadien de classe moyenne. Rien de bien extraordinaire. Du moins, c’est ce que nous pensions.

Jajo s’est éteint à l’âge de 88 ans, en 1983, 70 ans bien comptés après son arrivée au pays. Peu après ses funérailles, mon père s’est rendu à Sault Ste. Marie pour aider ma baba à mettre un peu d’ordre dans la vieille maison familiale. C’est là que nous avons découvert le secret de Jajo.

Dans la cave, près de toutes les bricoles amassées au fil des ans par ses parents, mon père a découvert une petite boîte en métal à la serrure légèrement rouillée. À l’intérieur, il a trouvé plusieurs documents. Des papiers d’hypothèque. Des relevés bancaires. Des livres de comptes. Mais au fond, enveloppé dans un vieux chiffon jaune, se trouvaient deux papiers qui ont soulevé de nombreuses questions sur ce que nous croyions savoir de Jajo.

Le premier était un document de naturalisation daté de 1924 – celui qui avait fait de mon grand-père un citoyen canadien. Le second était une libération sur parole devant être signée chaque mois par les autorités et qui était datée de 1917 à 1919. Ce document était accompagné de certaines conditions astreignantes. Il devait le porter sur lui en tout temps et le produire sur demande. Il devait se présenter tous les mois aux autorités pour le faire signer et il ne pouvait voyager sans la permission de la police. Il était clairement indiqué sur ce document que le non-respect de l’une ou l’autre de ces conditions aurait mis sa vie en danger.

Ma baba a hoché la tête lorsque nous lui avons montré le document. Elle n’avait aucune idée de ce dont il s’agissait. Durant toutes ces années passées ensemble, il n’en avait jamais parlé. Dans la famille, tous furent déconcertés. La police locale ne nous aida guère. Leurs registres ne remontaient pas jusqu’en 1919. Mais ils purent identifier un des signataires - Ralph C. Vincent, le dernier nom apparaissant sur le document. C’était le chef de police de Sault Ste. Marie en 1919, un membre important et vénéré de la gendarmerie. Encore de nos jours, un portrait de Vincent orne l’entrée du poste de police. « S’il a signé ce document », nous a dit l’officier de liaison avec la collectivité, « c’était qu’il s’agissait d’un crime grave ». Un crime grave ! Qu’avait-il fait ? Nous sommes tous restés perplexes et étonnés. Peut-être avait-il cambriolé une banque, ou était-ce un agitateur, ou bien il avait participé à une bagarre et tué quelqu’un accidentellement.

Le problème de toutes ces hypothèses était qu’aucun de nous ne pouvait imaginer l’homme tranquille et doux que nous avions connu commettre l’un de ces crimes. Ce n’est que lorsque les informations concernant l’internement ukraino-canadien ont été rendues publiques que nous avons réussi à recoller les morceaux de ce qui était arrivé en 1913 à des milliers de travailleurs non qualifiés, comme Jajo, venus de l’ouest de l’Ukraine chercher du travail au Canada. L’Ukraine n’étant pas un pays indépendant, ils avaient voyagé avec des passeports autrichiens. Mais en 1914, lorsque le Canada est entré en guerre contre l’Autriche et l’Allemagne, ces immigrants ont été étiquetés comme ennemis étrangers et le gouvernement a voté la loi si tristement célèbre des mesures de guerre afin de suspendre leurs droits et leur liberté. Craignant que certains d’entre eux ne soient des saboteurs ou des terroristes, même si aucune preuve ne venait le confirmer, le gouvernement canadien a arrêté des milliers de ces ennemis étrangers pour les interner dans des camps de prisonniers. Il y a eu 22 camps à travers le pays. Comment Jajo s’est-il retrouvé dans l’un des ses camps reste un mystère. Le plus probable est qu’il se soit fait arrêter à Sault Ste. Marie. Si c’est le cas, il a dû être interné au camp de Kapuskasing. Ce que nous savons avec certitude par contre est qu’il a été libéré sur parole de l’un de ses camps.

En 1917, avec tous ces jeunes hommes partis combattre outre-mer, la guerre constituait un sérieux frein au marché du travail. C’était particulièrement difficile pour les industries qui soutenaient l’effort de guerre. C’est alors que le gouvernement a soudainement réalisé qu’il possédait un bassin inexploité de travailleurs désœuvrés poireautant derrière des barbelés; les « ennemis de l’État ». On a donc commencé à libérer sur parole beaucoup de ces hommes pour les soumettre à du travail forcé. Cela signifie qu’on les a contraints, sous les mêmes conditions pénibles que celles inscrites sur le document de libération sur parole de mon jajo, à travailler pour certaines des entreprises canadiennes les plus rentables. Ils travaillaient pour rien ou presque. Souvent, ce qu’ils recevaient retournait dans les caisses de la compagnie pour payer le gîte et le couvert. Ces compagnies pouvaient faire à peu près tout ce qu’elles voulaient avec les libérés sur parole puisque ceux-ci ne pouvaient pas se plaindre. Ils n’avaient pas le choix d’accepter, sinon ils retournaient en prison. Parmi ces compagnies, il y avait le CP, l’Abitibi Consolidated et l’Algoma Steel. L’une des principales préoccupations de l’Algoma Steel à cette époque était la mine Magpie située un peu au nord de Wawa, en Ontario.

Selon son document de libération sur parole, c’est là que Jajo a dû travailler de 1917 à 1919 jusqu’à ce que Ralph C. Vincent l’autorise à revenir à Sault Ste. Marie. Malgré les événements, malgré le traitement indigne qu’il avait reçu du simple fait d’être né en Ukraine, et jusqu’à la fin, Jajo a toujours été fier d’être Canadien. Il a eu des amis et des proches qui sont retournés vivre en Ukraine durant les jours sombres de la dépression, mais lui-même n’a jamais évoqué le désir de le faire. Pourtant il a dû vivre dans la crainte.

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, dans la quiétude de la nuit, alors que sa famille dormait paisiblement, il avait sûrement, tapi quelque part au fond de son cerveau, la vague inquiétude qu’un fonctionnaire vienne sonner à sa porte et exiger qu’il lui montre ses papiers. Et plus tard, alors que l’Ukraine se trouvait derrière le rideau de fer et que le Canada était rongé par la peur du communisme, comment n’aurait-il pas eu un serrement au creux de l’estomac ? Pourtant, il n’a jamais parlé de ces événements. Jamais à sa femme, jamais à ses enfants. Il a toujours porté seul son fardeau. Mais il n’était pas le seul. Des milliers d’autres détenus, tout comme lui, ont gardé le secret sur leur internement. Au bout du compte, je reviens sans cesse à l’endroit où j’ai trouvé ce document – enveloppé dans un chiffon avec son document de naturalisation. Je suis sûr que, jusqu’à un certain point, il ne désirait qu’oublier ce qui lui était arrivé. Mais je crois qu’il a toujours voulu qu’on le découvre, ainsi il n’avait d’autre choix que de se souvenir.

 
Compassion

Resources:
Jajo’s Secret (en anglais seulement)
Clearinghouse resource: Roll Call: Lest We Forget(en anglais seulement)
Clearinghouse resource: The Ukranians in Canada(en anglais seulement)

  • Last modified
    2016-10-25