Canada 92/150: Chloe Dragon Smith

Par Chloe Dragon Smith

Je m'appelle Chloe Dragon Smith. Je suis une Chipewyan-Européenne-Métisse, originaire de Yellowknife dans les Territoires du Nord-Ouest.

Lorsque j'étais petite, je croyais que j'avais plus de pigmentation de la peau qu'en réalité. La plupart des femmes que j'affectionnais, celles qui donnaient les meilleurs câlins, avaient une peau brune et c'est auprès d'elles que je voyais un reflet de moi-même. C'est au secondaire et à l'université que j'ai pris pleinement conscience de la couleur de ma peau, après avoir quitté le Nord. Il m'arrivait souvent d'entendre : « … mais, tu n'es pas une véritable autochtone », ce qui se voulait comme une sorte de compliment de la part de mon interlocuteur. Mes nouveaux amis se moquaient affectueusement de moi lorsque je leur expliquais mes origines non caucasiennes. Cela ne m'amusait pas.

J'étais souvent tenue dans le secret ou en présence d'un racisme manifeste et choquant de la part de connaissances et même de gens que je considérais comme mes amis et qui croyaient être entourés d'un public blanc partageant la même vision. Je me suis sentie et me sens profondément blessée en tant que femme autochtone. À cette époque, je ressentais constamment le besoin d'avoir ma mère à mes côtés comme preuve d'identité en présence d'autrui : blancs, autochtones et tous les autres. Si elle ne pouvait pas être présente, je m'empressais de faire surgir une photo.

Voici un résumé de ma généalogie : ma Setsune’ (grand-mère en chippewyan) est une Indienne des traités de sang pur. Mon grand-père était Français. Ma mère est un mélange des deux, alors que mon père a des racines en Europe occidentale (essentiellement allemandes).

Vous savez quand un chien blanc et un chien brun ont des chiots, certains sont blancs, d'autres bruns et quelques-uns arborent un mélange inégal. C'est un peu comme ma famille étendue du côté de ma mère. Nous ressemblons à une palette de couleurs à peindre, de crème à marron. En tant qu'habitante du Nord, je suis plus près de ce clan coloré, et j'ai eu la chance de grandir en suivant les modes de vie traditionnels. Nous vivions de la terre, chassant et pêchant et appréciant tout ce que la nature avait à nous offrir. Je suis issue d'une longue lignée de mères autochtones du Nord très fortes, ce qui a fait de moi ce que je suis aujourd'hui.

L'identité d'une autochtone habitante du Nord est pour moi évidente, mais pour les autres, cela n'a pas toujours été clair. En novembre 2014, je devais prendre la parole lors d'une conférence internationale sur le fait de venir du Nord, d'être étroitement liée à la terre et d'être une Autochtone. Durant l'été, mes cheveux avaient blondi sous l'effet du soleil, passant d'un brun moyen clair habituel à un blond foncé, striés d'une curieuse et indisciplinée plume platine. J'ai dû faire face à un conflit intérieur, à savoir si je devais teindre ou non mes cheveux brun foncé afin d'être prise au sérieux. J'ai acheté à deux reprises un produit de coloration capillaire, et les deux fois je l'ai jeté. J'ai lutté contre mes démons pendant trois semaines avant la conférence. En fin de compte, j'ai opté pour l'inaction. Je n'avais pas réussi à vaincre mes démons, mais je n'avais pas non plus teint mes cheveux.

Deux ans plus tard, j'avance de façon continue vers la paix. Avec le recul, je suis en mesure de constater que j’ai pris la bonne décision et que mes démons (au moins ceux concernant mes cheveux) sont pour la plupart réduits au silence. Je suis fière de démontrer que les gens n’ont pas besoin d’avoir une certaine apparence pour être foncièrement eux-mêmes. Cela est particulièrement valable en favorisant une compréhension approfondie du peuple autochtone, puisqu'une grande partie du Canada ne possède pas les outils pour voir au-delà du stéréotype, un « Indien mort » selon les termes de l'auteur Thomas King (réf. : The Inconvenient Indian). Je suis une dimension de « l'indigénéité » dans ce pays, tout comme chaque personne autochtone.

Je reconnais les privilèges que je possède intrinsèquement : de passer pour une blanche, d’appartenir à une famille qui n’a pas souffert directement de l’héritage des pensionnats et de vivre dans le Nord, où la culture autochtone et les gens prennent beaucoup plus de place que dans le Sud.

Aujourd’hui, j’ai choisi d’être consciente de ces privilèges, tout en m’assurant qu'ils ne définissent pas ma propre perception de qui je suis et de ma culture personnelle. J’ai commencé récemment à apprendre le chippewyan. Je m’intéresse aux questions entourant les communautés autochtones, la santé et la gouvernance et je suis toujours ouverte à apprendre plus. Je continue d'aller cueillir les récoltes et de vivre en communion avec la terre. Ces privilèges m’ont aidée à tailler ma place dans ce monde et m’ont donné une importante plateforme. Je ne peux pas déprécier les contributions de mon grand-père et de mon père en ce qui concerne ma peau et ma personnalité; ils sont tous deux des hommes formidables et des modèles pour moi.

Ma Setsune’ est une femme sage. L’une de ses phrases qui me tient à cœur est : « la culture est ce que tu es, et comment tu vis ta vie ». Je suis particulièrement consciente de cette différence entre la culture traditionnelle et chacune de nos cultures personnelles évolutives. Je suis fière de la mienne. Nous pouvons tous être fiers de nos cultures. Dans le Nord, des gens de différents horizons se rassemblent; la culture nordique a évolué en une culture commune avec des racines profondément ancrées dans les traditions autochtones. J’ai espoir de voir cette mentalité s’étendre dans l’ensemble du pays. Chaque Canadien peut être fier de la culture traditionnelle qui est rattachée à cette terre et sur laquelle nous vivons tous ensemble aujourd’hui; cette terre que nous appelons le Canada.

Je me considère chanceuse d’être une Chipewyan-Européenne-Métisse. Mes racines me permettent de comprendre (et les bons jours, d'exprimer) les questions de différents endroits au plus profond de moi. Les Métis peuvent avoir un pied dans ces deux mondes, et je crois que nous sommes ici pour aider à réconcilier les différences entre les personnes, les cultures, le temps, les lieux et les douleurs profondes. Il existe des histoires innombrables, plusieurs dont je ne peux pas parler. Une confusion et une douleur sont présentes de tous les côtés, et la guérison prendra du temps. Toutefois, je n'arrêterai jamais d'apporter ma contribution. Je veux vivre dans un monde ou nous célébrons tous les premiers peuples sur cette terre ainsi que notre magnifique culture commune en constante évolution.