Canada 87/150: Solange Guberman

Par Solange Guberman

Le 25 mars 1960, quand je suis arrivée au Canada, la révélation fut instantanée. Dix ans étaient passés depuis cette veille de Noël glaciale où nous avions quitté en toute hâte la Roumanie Stalinienne. Nous fuyions la menace d’assassinat imminente qui pesait sur mon père, un avocat qui avait eu le malheur d’occuper une position élevée dans la compagnie Shell. Dans la jeune trentaine, mes parents ont tout quitté en n’emportant rien de plus que quelques rouleaux de diplômes. Étonnamment, je me souviens encore les voir ajouter quelques pièces en cristal de bohème précautionneusement enveloppées dans cette valise qui devait servir pour quatre personnes et qui nous accompagnerait tout au long de notre périple à la recherche d’un ersatz de patrie, d’abord en Israël, ensuite au Canada.

À 14 ans, sur le paquebot Leonardo da Vinci, j’étais anxieuse. Quelles épreuves allions-nous devoir traverser ? Nous n’en avions aucune idée. Tout ce que je savais, c’est que la ministre de l’Immigration Ellen Fairclough avait approuvé notre entrée au Canada et qu’un Saint-Père du nom d’Irénée offrait de nous héberger à Montréal. Dès que nous avons quitté le quai 21 à Halifax, je n’arrivais pas à croire toute cette courtoisie, cette gentillesse et cette soudaine impression de sécurité qui miraculeusement nous entouraient. Pourquoi accueillerait-on ma famille avec tant de respect et de générosité ? Ce n’était que dans les livres qu’une telle utopie de la réalité était possible (dans l’Eldorado de Voltaire peut-être).

Le Canada ne m’a jamais laissée tomber depuis cet instant, il y a plus de cinquante ans. Il continue de m’offrir la certitude d’un environnement paisible, où chaque journée apporte sa part de joie et de tristesse, mais où les citoyens n’ont pas à vivre les horreurs de la guerre, les massacres, la torture et la terreur – un privilège qui toutefois ne doit jamais être tenu pour acquis. J’ai été élevée selon le principe qu’il vaut toujours mieux donner que recevoir autant en ce qui concerne les personnes que l’État. J’ai suivi les traces de mes parents dont les valeurs – toutes ancrées dans la conscience morale — se fondaient sur l’éducation perpétuelle, le travail acharné et le fait de remplir ses obligations civiques.

Le 7 février 2007, je répondais de façon décontractée au téléphone pour entendre le procureur général de l’Ontario me dire les mots suivants : « Mme Guberman, vous ne pourrez plus vous débarrasser de nous ! Vous êtes nommée juge de paix. » Me débarrasser d’eux ? Je me suis aussitôt souvenue de la citation de John Stuart Mill : « le droit d’un homme d’envoyer le poing s’arrête là où le nez de l’autre commence, » les mots de Socrate ont suivi : « il faut faire ce qu’ordonnent l’État et la patrie, ou employer les moyens de persuasion que la justice avoue. » Quel honneur c’était pour moi ! Administrer la justice. Compétences et compassion devenaient les règles du jeu.

Robertson Davies, dans le Maclean de septembre 1972 le disait ainsi : « Je suis Canadien. Ce n’est pas quelque chose à quoi vous pouvez échapper. C’est comme avoir les yeux bleus » Je n’ai pas les yeux bleus, mais je sais exactement ce que M. Davies voulait exprimer. Aimer le Canada, c’est comme aimer quelqu’un qui vous est cher; c’est un travail sans fin. Pour recevoir, il faut demeurer digne du geste posé et donner en retour. Une véritable appartenance à toute relation signifie respecter sa part du marché.

Mon seul souhait serait que mes parents soient toujours en vie pour pouvoir les remercier du fond du cœur d’avoir fait ce choix si éclairé lorsqu’ils ont tout quitté. Dans sa quatre-vingt-dixième année, ma mère — une pianiste accomplie – distribuait encore de porte en porte des dépliants de sensibilisation sociale. Elle m’a montré par l’exemple que chacun doit toujours protéger et honorer notre terre bénie : le CANADA !

 
Compassion

Resources:
Passages Canada website