Canada 84/150: Kevin Vuong

Par Kevin Vuong (en anglais seulement)

The Vuong familyDeux réfugiés, deux histoires d’évasion, pour fuir la guerre, la persécution et la tragédie. Les raisons invoquées pour leur fuite sont les mêmes – la survie et l’espoir. L’espoir d’un avenir meilleur dans un pays lointain, alors utopique et qu’ils apprendraient à connaitre sous le nom Canada. À ce jour, le traumatisme vécu empêche l’un des deux de parler de cette époque. L’autre en parle comme si c’était hier.

Un jour, pendant leur périple, le moteur est tombé en panne. Le jour suivant, le bateau commençait à prendre l’eau. L’homme venait d’une famille aisée, mais dans ces conditions, mieux valait l’oublier. Dans cet univers, ce que vous étiez ou d’où vous veniez ne comptait plus. Dans cet univers, aucune tâche n’était indigne de vous. Tous devaient écoper et tout était partagé. Leur quantité d’eau quotidienne équivalait à une capsule de bouteille, pas plus.

« Ils vont se noyer si je ne les amène pas plus près du rivage ! » Belinda n’en dira guère plus. « J’ai presque tout oublié », ajoute-t-elle. Lorsqu’on insiste un peu, elle parle de la chance qu’elle a eue lorsque les pirates l’ont ignorée dans la foule de réfugiés qui s’amassait sur le pont du navire. « J’ai eu de la chance », répète-t-elle, expliquant comment elle et ses compagnons ont été sauvées par le capitaine d’un navire de pêche après deux jours sans nourriture et sans eau. L’équipage « n’était pas gentil, mais le capitaine l’était et il nous a protégées (de l’équipage) ». S’il ne nous avait pas amenées près du rivage, « je n’aurais pas réussi... Je ne savais pas nager » confesse-t-elle.

C’est tout ce que Belinda me dira. Encore aujourd’hui, elle refuse de manger des nouilles aux œufs parce qu’elles lui rappellent les nouilles instantanées qu’on lui donnait tous les jours au camp de réfugiés.

Ken est plus volubile, fier d’avoir survécu malgré toutes les difficultés du voyage vers ce pays dont il rêvait et qu’il appelle aujourd’hui sa patrie. Il se souvient qu’il se cachait sous des canots pour éviter les soldats avant qu’on le conduise clandestinement sur les îles pour attendre un plus gros bateau. Le navire devait l’emmener dans les eaux internationales jusqu’aux vaisseaux de guerre américains qui supposément les attendaient pour les secourir. Il se terrait dans les montagnes afin d’échapper aux patrouilles militaires lorsque le navire est enfin arrivé. Ken s’est alors rendu compte qu’il s’agissait plus d’un bateau de rivière que d’un navire pouvant traverser l’immense océan indien. Mais avait-il le choix ?

Dix fois, ils ont été attaqués par les pirates. La première fois, ils ont pris tout ce qui avait la moindre valeur. La deuxième fois, ils ont pris des personnes. Des femmes étaient enlevées à leur mari; des filles à leur famille. Il se demande toujours ce que sont devenues les trois femmes enlevées sur le bateau. Que leur est-il arrivé ? Sont-elles toujours en vie ? Lorsque Ken est arrivé en Thaïlande, il était l’un des premiers à profiter du nouveau camp de réfugiés qui accueillerait bientôt plus de 20 000 personnes. C’est là qu’il a rencontré Belinda, mais il s’agit d’une tout autre histoire.

Je m’appelle Kevin Vuong, et Belinda « Ngoc Be Vuong » et Ken « Phuoc-Thanh Vuong » sont mes parents, tout comme le Canada est ma famille. Alors que mes parents me donnaient le soutien et les appuis nécessaires, le Canada m’offrait la possibilité de m’instruire et de réussir. Pendant que Belinda m’aidait à apprendre les mathématiques et les sciences, le Canada me donnait la chance de réfléchir de façon créative. Pendant que Ken m’enseignait la discipline, le Canada m’offrait la liberté de poser des questions.

Dans le confucianisme, le devoir le plus élevé d’un fils est d’être un fils aimant. En tant que Canadien d’origine chinoise et vietnamienne, mon devoir est de rendre à mes parents tout le soutien et les soins qu’ils m’ont prodigués. Après avoir travaillé dans le milieu bancaire, je suis devenu innovateur social et j’offre mon soutien aux communautés vulnérables qui rencontrent des obstacles en matière d’emploi, obstacles qui ne sont pas très éloignés de ceux que mes parents ont dû surmonter lorsqu’ils sont arrivés au Canada. Ma mère, qui étudiait pour être médecin, est devenue électricienne, alors que mon père, entrepreneur et propriétaire d’entreprise, est devenu chef cuisinier.

Je fais également carrière dans les Forces armées canadiennes (FAC) en tant qu’officier de marine sur le navire canadien York. Dans les FAC, nous avons trois grands principes : « le respect de la dignité de toute personne », « servir le Canada avant soi-même » et « obéir à l’autorité légale et l’appuyer ». J’aspire à vivre selon ces principes militaires, professionnels et communautaires chaque jour de ma vie afin de servir mon pays et de lui rendre son dû, lui qui a tant donné à ma famille et à d’autres familles. De cette façon, j’espère ouvrir la voie aux générations futures puisqu’il semble que l’Histoire a malheureusement tendance à se répéter.

Le monde en est à une nouvelle croisée des chemins. Il doit faire face à des déplacements massifs de populations en raison des guerres, des famines et des tragédies. Encore une fois, le Canada a choisi d’emprunter le chemin le plus ardu en ce qui a trait à la crise syrienne, mais c’est une aventure que nous avons déjà vécue. Nous suivons la même voie qui a permis d’accueillir Belinda et Ken dans ce merveilleux pays il y a plus de trente ans.

Bien sûr, des voix s’insurgent comme jadis. Bien sûr, il faudra faire de grands efforts. Et bien sûr, ce sera difficile, mais nous savons par expérience que notre pays en profitera. Dans 51 ans, lors du bicentenaire du Canada, cette même histoire pourra tout aussi bien être écrite par l’un des enfants des 25 000 réfugiés syriens que nous avons accueillis au Canada au début de cette année.

Au nom de moi-même lorsque j’aurais 77 ans, je peux vous dire que j’attends avec impatience de lire cette histoire.

 
Compassion

Resources:
Asian Heritage Month: Celebrating Canada’s cultural diversity