Canada 112/150: Hoda Farahmandpour

Par Hoda Farahmandpour

Enfant, j’étais toujours fascinée par l’histoire de l’arrivée de ma mère au Canada. L’idée que ma mère posée, élégante et plutôt menue puisse prendre la fuite à pied avec mon père avec une telle audace en payant un passeur pour franchir la frontière irano-pakistanaise me paraissait fantastique. En fait, cela ressemble sans doute à ce que vivent des milliers de Syriens aujourd’hui. Risquer sa vie et la confier à un étranger, pour traverser un terrain difficile, en laissant sa patrie et en faisant face à un avenir incertain et inconnu. Mais peut-être ce qui me fascinait encore plus était la raison du départ de mes parents de l’Iran pour le Canada. La révolution de 1979 en Iran alimentait la persécution de la plus importante minorité religieuse au pays, les adeptes de la foi bahá’íe. Et comme des centaines d’autres, mes parents n’ont eu d’autres choix que de s’enfuir pour éviter de subir le même sort que les trois oncles de ma mère, à qui on a pris la vie si injustement. Le Canada a pris position rapidement et distinctement en condamnant à l’international les attaques contre la population bahá’íe et a ouvert ses portes à des centaines de réfugiés, comme mes parents, pour qu’ils s’établissent et recommencent leur vie ailleurs.

Savoir cela, que des membres de ma propre famille avaient non seulement donné leur vie pour la foi bahá’íe, mais étaient venus au Canada en sachant que leur amour profond et éternel pour ses enseignements pouvait s’exprimer dans des actes de service simples et profonds menés pour le bien de tous, a trouvé son écho en moi. J’en suis venue à comprendre que mon but dans la vie était d’aspirer à un développement spirituel et intellectuel afin « de contribuer aux fortunes de l’humanité ». J’ai en outre appris dès mon plus jeune âge qu’aucun acte sur Terre n’est plus « noble que le service pour l’intérêt commun » et que « la plus grande vertu » est de « se lever et se consacrer énergiquement au service des masses ».

Ma mère a été un modèle convaincant. Au Canada, elle a joui de liberté pour poursuivre ses études, fréquenter des voisins de tous horizons avec gentillesse et aisance, éduquer ses enfants et, le plus important pour elle, prendre part à l’amélioration de son nouveau milieu grâce à des cours d’éducation morale pour tous les enfants, des rassemblements de prières permettant à des gens de différentes races et classes de trouver la paix et la solitude dans la parole de Dieu et, dans sa vie personnelle, en tant que fervente partisane de la justice et de l’équité. Elle ne vous aurait même pas laissé essayer de la duper; son sens de la justice en aurait été tout simplement offensé.

Et moi? Grâce à son soutien, je termine des études de doctorat dans le domaine de l’éducation des adultes et du développement communautaire et j’ai passé les dix dernières années à apprendre à instaurer un processus de transformation communautaire s’appuyant sur la responsabilisation des jeunes à Toronto. Faisant partie d’un réseau d’organismes s’intéressant à l’éducation en faveur du développement, l’Association for Community Learning Wordswell, un organisme sans but lucratif canadien fondé en 2007, a participé à de tels efforts collectifs en offrant des programmes aux jeunes pour les former et les appuyer comme créateurs au sein de leurs collectivités et comme agents de changement positif. Les impacts sont innombrables et peuvent être constatés chez les personnes et dans la collectivité, qu’il s’agisse de la fin ultime du conflit de longue date dans le voisinage ou de l’épanouissement des jeunes hommes et femmes qui, avec clarté et conviction entrent dans l’âge adulte avec une vision pour un monde meilleur, munis des qualités, des attitudes et des compétences nécessaires pour défendre leurs convictions dans leurs études, leur vie familiale et leur carrière. Pour ma part, j’ai grandi et tiré des leçons uniques. Grandir et s’épanouir sur la voie du service, avec les autres, est une expérience véritablement transformatrice.

Il y a 3 ans, ma mère est décédée subitement d’un cancer du pancréas de stade 4 à l’âge de 57 ans. Dans les brefs quelques mois qui ont suivi la découverte de sa maladie à la suite d’un fâcheux AVC jusqu’à son dernier souffle, elle a accepté ce dernier lot de difficultés en riant, avec bonté et dans la prière. Pendant cette courte période, nous avions tous l’impression d’errer entre le bas monde et le paradis. Puis comme ça, ma mère posée, élégante et plutôt menue a quitté sa nouvelle patrie avec la même grâce et dignité que lorsqu’elle y avait mis les pieds la première fois.

L’expérience de ma famille, en quelque sorte, est aussi ce que je souhaite pour le Canada à l’avenir. Alors que le Canada continue à accueillir de nouveaux arrivants, quels outils peuvent leur être donnés pour qu’ils aident à améliorer la société canadienne? Plutôt que de vivre l’isolement, l’assimilation ou même l’intégration au paysage social, politique et économique existant, les nouveaux arrivants, comme ma propre famille, qui apportent une si grande richesse, ne pourraient-ils pas participer à la vie de la société, afin qu’ils collaborent eux aussi activement à la création d’une société meilleure?